individualisme, impératif de bonheur, etc.) que
la dérive sectaire est si obscène :elle rend
sensible combien la secte est isomorphe aux
grandes coordonnées sociologiques de nos
sociétés néolibérales qui colonisent les altérités
culturelles qu’elles rencontrent à mesure que se
mondialisent l’idéologie de marché et les mythes
occidentaux. Si la notion de « dérive sectaire » a
été préférée à celle de « secte », c’est bien parce
que la grammaire logique de ce phénomène
n’opère pas de rupture franche (autre que
morale) avec ce dont il dérive. Alors, ce que
nous avons avancé ici exigerait une révision
sérieuse des épistémologies à l’oeuvre dans nos
disciplines – tout spécialement la psychologie et
la sociologie qui demeurent généralement
aveugles à leurs propres déterminants culturels
et à leur commun fantasme (sous-tendu par un
mythe qui demeure largement inaperçu) de
relever d’un mode de connaissance
technoscientifique de l’humain. Ajoutons encore
que les dispositifs psychothérapiques de prise en
charge du traumatisé sectaire s’appuient aussi
sur des montages latino-chrétiens et qui
s’exportent dans d’autres aires culturelles à la
faveur des rhétoriques scientistes au prix parfois
de forçages quand nos notions exportées
épousent mal les contours des réalités sociales
locales. Rappelons enfin que les Thérapeutes ont
d’abord été une secte mal connue (juive, peut-
être chrétienne, vraisemblablement monacale)
du 1er siècle de notre ère – selon ce qu’on en lira
chez Philon d’Alexandrie ou chez Eusèbe de
Césarée.
Qu’est-ce qui, dans les systèmes de signes de
nos sociétés, rend pensable et existante la
« manipulation mentale » ?Sans doute, un tel
objet culturel n’est-il possible que dans une
société individualiste (au sens de Dumont,
1985 ou d’Elias, 1998) dans une société où
l’individu est la mesure des faits sociaux :sa
pensée se déroule « dans sa tête », sa
responsabilité est individuellement assumée et
revendiquée, son autonomie et sa liberté par
rapport à l’influence sociale perçue sont les
marques que l’individu se réalise selon
l’impératif sociologique des sociétés
individualistes. Ainsi, l’appareil psychique (ou
l’esprit, comme on voudra le nommer) est-il
également une abstraction individualiste,
susceptible d’être manipulé ou blessé par autrui.
C’est dans le cadre de ces coordonnées
historico-culturelles que se dessine comme enjeu
anthropologique l’autonomie des pensées et
croyances individuelles. Or, repérer ce cadre,
c’est attester l’hétéronomie au principe de cet
enjeu. « Ce n’est pas parce que les choses sont
plus personnelles qu’elles sont pour autant
moins sociales » (Ehrenberg, 2001). D’où, la
problématique de la manipulation mentale ne
demeure pertinente que pour peu qu’on se
maintienne dans (et aveuglé par) le cadre
culturel où cette problématique s’est inventée
sans opérer des changements de perspectives qui
feraient apparaître son enracinement dans une
détermination culturelle contingente, non-
universelle et susceptible de réajustements. Ceci
dit, cela ne retire rien à l’authenticité des
souffrances individuelles attestées au cas par cas
dans les contextes d’emprise sectaire mais
rapportées aux dynamiques sociales, ces
souffrances s’élèvent à la dignité de douleur
morale singulière en même temps que
problématique collective.
Remerciements
Je remercie chaleureusement Mme Galia
Valtchinova et Mme Valérie Robin pour leur
regard sur ce travail et les échanges riches, les
remarques et conseils qui ont conforté certaines
idées, en ont atténué certaines autres, et ont
ouvert des perspectives.
Références
Agamben, Giorgio (1995). Homo sacer, il potere sovrano e la nuda
vita. Torino :Einaudi.
Agamben, Giorgio (2012). Opus Dei, archeologia dell’ufficio.
Homo sacer, II, 5. Torino :Bollati Boringieri.
Barker, Eileen (1995). The Scientific Study of Religion? You Must
Be Joking! Dans Journal for the Scientific Study of Religion,
n°34,p. 287-310.
Benveniste, Émile (1969). Le vocabulaire des institutions indo-
européennes, tome 2 :Pouvoir, droit, religion. Paris :Minuit.
Boulhol, Pascal (2002). Secta :de la ligne de conduite au groupe
hétérodoxe. Dans Revue de l’histoire des religions, tome 219, n°1,
p. 5-33.
Bourdieu, Pierre (2001). Langage et pouvoir symbolique. Paris :
Seuil.
International Journal of Cultic Studies ■ Vol. 6, 2015 67
la dérive sectaire est si obscène :elle rend
sensible combien la secte est isomorphe aux
grandes coordonnées sociologiques de nos
sociétés néolibérales qui colonisent les altérités
culturelles qu’elles rencontrent à mesure que se
mondialisent l’idéologie de marché et les mythes
occidentaux. Si la notion de « dérive sectaire » a
été préférée à celle de « secte », c’est bien parce
que la grammaire logique de ce phénomène
n’opère pas de rupture franche (autre que
morale) avec ce dont il dérive. Alors, ce que
nous avons avancé ici exigerait une révision
sérieuse des épistémologies à l’oeuvre dans nos
disciplines – tout spécialement la psychologie et
la sociologie qui demeurent généralement
aveugles à leurs propres déterminants culturels
et à leur commun fantasme (sous-tendu par un
mythe qui demeure largement inaperçu) de
relever d’un mode de connaissance
technoscientifique de l’humain. Ajoutons encore
que les dispositifs psychothérapiques de prise en
charge du traumatisé sectaire s’appuient aussi
sur des montages latino-chrétiens et qui
s’exportent dans d’autres aires culturelles à la
faveur des rhétoriques scientistes au prix parfois
de forçages quand nos notions exportées
épousent mal les contours des réalités sociales
locales. Rappelons enfin que les Thérapeutes ont
d’abord été une secte mal connue (juive, peut-
être chrétienne, vraisemblablement monacale)
du 1er siècle de notre ère – selon ce qu’on en lira
chez Philon d’Alexandrie ou chez Eusèbe de
Césarée.
Qu’est-ce qui, dans les systèmes de signes de
nos sociétés, rend pensable et existante la
« manipulation mentale » ?Sans doute, un tel
objet culturel n’est-il possible que dans une
société individualiste (au sens de Dumont,
1985 ou d’Elias, 1998) dans une société où
l’individu est la mesure des faits sociaux :sa
pensée se déroule « dans sa tête », sa
responsabilité est individuellement assumée et
revendiquée, son autonomie et sa liberté par
rapport à l’influence sociale perçue sont les
marques que l’individu se réalise selon
l’impératif sociologique des sociétés
individualistes. Ainsi, l’appareil psychique (ou
l’esprit, comme on voudra le nommer) est-il
également une abstraction individualiste,
susceptible d’être manipulé ou blessé par autrui.
C’est dans le cadre de ces coordonnées
historico-culturelles que se dessine comme enjeu
anthropologique l’autonomie des pensées et
croyances individuelles. Or, repérer ce cadre,
c’est attester l’hétéronomie au principe de cet
enjeu. « Ce n’est pas parce que les choses sont
plus personnelles qu’elles sont pour autant
moins sociales » (Ehrenberg, 2001). D’où, la
problématique de la manipulation mentale ne
demeure pertinente que pour peu qu’on se
maintienne dans (et aveuglé par) le cadre
culturel où cette problématique s’est inventée
sans opérer des changements de perspectives qui
feraient apparaître son enracinement dans une
détermination culturelle contingente, non-
universelle et susceptible de réajustements. Ceci
dit, cela ne retire rien à l’authenticité des
souffrances individuelles attestées au cas par cas
dans les contextes d’emprise sectaire mais
rapportées aux dynamiques sociales, ces
souffrances s’élèvent à la dignité de douleur
morale singulière en même temps que
problématique collective.
Remerciements
Je remercie chaleureusement Mme Galia
Valtchinova et Mme Valérie Robin pour leur
regard sur ce travail et les échanges riches, les
remarques et conseils qui ont conforté certaines
idées, en ont atténué certaines autres, et ont
ouvert des perspectives.
Références
Agamben, Giorgio (1995). Homo sacer, il potere sovrano e la nuda
vita. Torino :Einaudi.
Agamben, Giorgio (2012). Opus Dei, archeologia dell’ufficio.
Homo sacer, II, 5. Torino :Bollati Boringieri.
Barker, Eileen (1995). The Scientific Study of Religion? You Must
Be Joking! Dans Journal for the Scientific Study of Religion,
n°34,p. 287-310.
Benveniste, Émile (1969). Le vocabulaire des institutions indo-
européennes, tome 2 :Pouvoir, droit, religion. Paris :Minuit.
Boulhol, Pascal (2002). Secta :de la ligne de conduite au groupe
hétérodoxe. Dans Revue de l’histoire des religions, tome 219, n°1,
p. 5-33.
Bourdieu, Pierre (2001). Langage et pouvoir symbolique. Paris :
Seuil.
International Journal of Cultic Studies ■ Vol. 6, 2015 67



































































































































