sectaire prend son caractère coupable et
condamnable ?L’histoire des cultes antiques fait
apparaître combien les enjeux des scissions
cultuelles sont toujours plus des enjeux culturels
que des crises des doctrines et croyances
(Scheid, 2012-2013). Nous trouvons du moins
confirmation de ces hypothèses dans les travaux
de Paul Veyne (1992, 2007) sur les origines du
christianisme dans l’Empire romain. En opérant
des distinctions fines entre le paganisme gréco-
romain et le christianisme naissant, Veyne rend
manifeste à quel point le christianisme
constituait à l’époque une véritable altérité
cultuelle pour les païens. Retenons entre autres
traits caractéristiques :1°) son impérialisme
prosélyte. Il existait certes des doctrines
universalistes dans l’antiquité, mais ce n’est
guère qu’à partir du christianisme qu’est élevé à
la dignité de pratique cultuelle le militantisme
évangélisateur qui impose sa vérité contre les
autres doctrines (cf. aussi Thiessen, 2011). 2°)
La complétude cultuelle :« le paganisme n’était
qu’une religion, le christianisme était aussi une
croyance, une spiritualité, une morale et une
métaphysique, le tout sous une autorité
ecclésiale. Il occupait tout l’espace (Veyne,
2007, p. 71) ». 3°) Vérité expresse et profession
de foi :« il ne suffisait pas d’être chrétien il
fallait se dire chrétien, le professer, car on y
avait avec Dieu […] une relation personnelle,
qu’ignorait le paganisme. […] Un païen ne
professait rien, ne disait pas croire à ses dieux :
il allait sans dire qu’il y croyait, puisqu’il leur
rendait un culte !(p. 69) ». Ainsi, comme l’a
remarquablement montré P. Veyne, ce n’est qu’à
partir du christianisme que se pose à tous,
chrétiens comme païens, la question de nos
croyances cultuelles4 et surtout de leur vérité5
or, cette question n’avait jusque-là aucune
pertinence dans le paganisme, c’était une
question « agressive et neuve », pour employer
les mots de Veyne, une question qui venait
interroger de façon inédite et pour le moins
4 « C’est depuis l’exclusivisme chrétien qu’on emploie le verbe
croire » (Veyne, 2007, p. 70).
5 « Le fait de ne pas se poser la question de la vérité crée l’illusion
qu’il existerait des époques de foi où tout le monde serait croyant »
(Veyne, 2007, p. 67). Ou pour le dire autrement, ce sont encore les
croyants qui fournissent le mot « athée » à ceux qui ne témoignent
aucunement de leurs croyances.
étrange les fondements culturels des institutions
romaines :on pouvait désormais les considérer
en termes de croyance et de vérité et non plus
seulement selon leur utilité comme cela se faisait
jusqu’alors. Rendre un culte à un dieu était utile
à s’attirer ses faveurs les institutions cultuelles
gréco-romaines, traditionnelles et religieuses,
étaient utiles à la stabilité de la Cité. Cependant,
poser la question de la vérité d’un culte ne rend
pas cette vérité plus accessible, mais
certainement plus problématique. Ajoutons
qu’aujourd’hui, le scientisme idéologique
confondant vérité et exactitude tend à réinscrire
la vieille question chrétienne de la vérité des
croyances en matière d’exactitude des
croyances. 4°) Le christianisme s’appuya très tôt
sur un clergé, sur une hiérarchie :
Le paganisme ne connaissait rien de
semblable à cette puissante machine de
conquête et d’encadrement il y avait un
peu partout des temples de Mercure ou
bien d’Isis, il y avait des gens qui, parmi
toutes les divinités existantes,
éprouvaient pour Isis une piété
particulière, mais il n’existait pas
d’Église isiaque ni de pape, il y avait des
prêtres d’Isis, mais pas de clergé la
« religion » isiaque n’était qu’un agrégat
de piétés individuelles et de sanctuaires
distincts les uns des autres. […] Tout
individu pouvait établir un temple au
dieu qu’il voulait, comme il aurait
ouvert une boutique. (Veyne, 2007, p.
73)
Ainsi, avec le développement du christianisme
dans l’Empire romain, se répand l’idée
dominante selon laquelle une religion est affaire
d’obéissance et de sujétion à l’autorité divine
(c’est-à-dire à quelque Référent en place de
tiers) et qu’elle est intimement articulée à la
morale. Concevoir le fait religieux en termes de
soumission et de vérité exclusive implique que
les mouvements religieux tendront désormais à
se présenter comme étant la (seule) bonne
soumission à l’ordre divin. Plus tard, l’islam se
définira d’ailleurs par cette idée :le musulman
[ﻢِﻠْ ُ ,muslim] étant étymologiquement « celui
qui se soumet » tandis que sa religion [مﻼﺳﻹا, al-
islám] signifie « soumission », étant entendu
qu’il s’agit de la seule bonne soumission. Or, la
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soumission sémitique ne peut pas être tenue pour
absolument étrangère à ce vers quoi elle tend :la
paix [مﻼﺴّﻟا, as-salám] (il s’agit de la même
racine trilitère s-l-m), c’est-à-dire ce que l’on
souhaite à l’autre que l’on salue, ce que l’on
espère pour la rencontre et ce qui constitue le
préalable au dialogue et au discours, soit les
conditions minimales de l’interlocution. Cette
soumission-salutation-paix des langues
sémitiques – déjà présente dans la culture juive
[םולש, shalom] – n’a pas totalement disparu dans
le christianisme qui continue à souhaiter à
l’autre dans sa liturgie la pax Christi.
C’est bien dans ces circonstances et sous l’effet
de la christianisation de l’Empire que le
phénomène sociologique de secte a dû se
transformer, passant de la simple école de
pensée – davantage secte philosophique que
religieuse, donc – réunissant les adeptes d’une
doctrine particulière (la secte des épicuriens, des
stoïciens, la secte orphique, etc.) au groupe à la
pensée déviante et hétérodoxe dont la principale
caractéristique serait de n’être pas la bonne
pensée, d’être l’autre pensée, et dont l’existence
donne consistance par contraste à l’orthodoxie
de la vérité dominante. Les usages antiques du
mot secta sont à ce titre tout à fait éclairants :à
en croire Pascal Boulhol (2002), le premier
usage connu se trouve dans le Bellum Punicum
du poète Naevius6 à la fin du IIIe siècle (av. J.-
C.). Le mot signifiait le chemin, la voie tracée.
Cicéron l’employait encore de la même façon au
Ier siècle (av. J.-C.) :« [Zénon de Citium] ajoute
que toute nature, du moins selon ce principe, est
productrice d’art, du fait qu’elle a […] une sorte
de route (viam) et de ligne (sectam) à suivre
(sequatur) » (De natura deorum, II, 57). Ainsi,
le mot désigne – « au moins jusqu’à la fin du
IIe siècle de notre ère » précise Boulhol – les
principes de vie, la règle de conduite que l’on se
donne. De façon intéressante, l’auteur remarque
un emploi répandu d’une expression courante,
secta vitae, que l’on pourrait rendre par « style
de vie » (dès les dernières décennies du Ier siècle
de notre ère).
6 Eorum sectam sequuntur multi mortales (Naev. Bell. Pun. 1,
16) :de nombreux mortels suivent leur voie (eorum sectam),
pourrait-on traduire.
Une sociologie du sectarisme contemporain
confirmerait que, de nos jours, les sectes sont les
groupes dont les adeptes n’ont justement pas les
« bonnes soumissions » ainsi que l’écrit Arnaud
Esquerre :
Une personne en état de sujétion
psychologique [c’est-à-dire dans une
secte, manipulée] est une personne dont
la causalité des actes est considérée
comme provenant d’une autre personne.
Ce qui est au coeur de l’article 223-12-5
du Code pénal est la reconnaissance ou
non d’un certain type de causalité
reconnue par l’État. L’introduction de la
sujétion psychologique pose la question
de savoir ce qu’est la liberté d’un sujet :
un sujet « libre » est celui qui a les
bonnes soumissions, soumissions
reconnues par l’État, du point de vue de
celui pour lequel l’État est légitime.
Pour un autre point de vue, qui
considère que l’État prive de liberté,
l’être libre est celui sans État. (2009,
p. 180, souligné par moi).
C’est sous l’effet du christianisme et de critiques
théologiques chrétiennes que le phénomène
sociologique antique des hérésies (αἵρεσις,
hairésis)7, au sens d’écoles de pensée, de ligne
de conduite, se transforma peu à peu en un
phénomène, que nous qualifions de latino-
chrétien :les sectes (sectae) au sens de
séparation d’avec la chrétienté, d’avec la juste
soumission à la volonté de Dieu ou à l’ordre
dominant, au sens donc de mauvais régimes de
sujétion. Ainsi, de même que le souci de la
vérité des croyances religieuses ne se posa qu’à
partir du christianisme, l’idée péjorative de secte
comme soumission inconvenante n’est pensable
qu’avec le triomphe du christianisme dans
l’Empire romain et nous affirmons que l’usage
contemporain et laïque de la notion de secte (qui
habite les idées de manipulation mentale, de
sujétion psychologique, d’emprise psychique…)
demeure un usage latino-chrétien et donc
7 Le terme grec d’hérésie dérive du verbe actif αιρω [hairô]
(« saisir », « appréhender ») dont la voie moyenne est αιρουμαι
[hairoûmai] « choisir ». (Le grec ancien connaissait trois
diathèses :l’actif, le passif et le moyen ce dernier indiquant que
l’agent accomplit l’action dans son intérêt).
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