soumission sémitique ne peut pas être tenue pour
absolument étrangère à ce vers quoi elle tend :la
paix [مﻼﺴّﻟا, as-salám] (il s’agit de la même
racine trilitère s-l-m), c’est-à-dire ce que l’on
souhaite à l’autre que l’on salue, ce que l’on
espère pour la rencontre et ce qui constitue le
préalable au dialogue et au discours, soit les
conditions minimales de l’interlocution. Cette
soumission-salutation-paix des langues
sémitiques déjà présente dans la culture juive
[םולש, shalom] n’a pas totalement disparu dans
le christianisme qui continue à souhaiter à
l’autre dans sa liturgie la pax Christi.
C’est bien dans ces circonstances et sous l’effet
de la christianisation de l’Empire que le
phénomène sociologique de secte a se
transformer, passant de la simple école de
pensée davantage secte philosophique que
religieuse, donc réunissant les adeptes d’une
doctrine particulière (la secte des épicuriens, des
stoïciens, la secte orphique, etc.) au groupe à la
pensée déviante et hétérodoxe dont la principale
caractéristique serait de n’être pas la bonne
pensée, d’être l’autre pensée, et dont l’existence
donne consistance par contraste à l’orthodoxie
de la vérité dominante. Les usages antiques du
mot secta sont à ce titre tout à fait éclairants :à
en croire Pascal Boulhol (2002), le premier
usage connu se trouve dans le Bellum Punicum
du poète Naevius6 à la fin du IIIe siècle (av. J.-
C.). Le mot signifiait le chemin, la voie tracée.
Cicéron l’employait encore de la même façon au
Ier siècle (av. J.-C.) :« [Zénon de Citium] ajoute
que toute nature, du moins selon ce principe, est
productrice d’art, du fait qu’elle a […] une sorte
de route (viam) et de ligne (sectam) à suivre
(sequatur) » (De natura deorum, II, 57). Ainsi,
le mot désigne « au moins jusqu’à la fin du
IIe siècle de notre ère » précise Boulhol les
principes de vie, la règle de conduite que l’on se
donne. De façon intéressante, l’auteur remarque
un emploi répandu d’une expression courante,
secta vitae, que l’on pourrait rendre par « style
de vie » (dès les dernières décennies du Ier siècle
de notre ère).
6 Eorum sectam sequuntur multi mortales (Naev. Bell. Pun. 1,
16) :de nombreux mortels suivent leur voie (eorum sectam),
pourrait-on traduire.
Une sociologie du sectarisme contemporain
confirmerait que, de nos jours, les sectes sont les
groupes dont les adeptes n’ont justement pas les
« bonnes soumissions » ainsi que l’écrit Arnaud
Esquerre :
Une personne en état de sujétion
psychologique [c’est-à-dire dans une
secte, manipulée] est une personne dont
la causalité des actes est considérée
comme provenant d’une autre personne.
Ce qui est au coeur de l’article 223-12-5
du Code pénal est la reconnaissance ou
non d’un certain type de causalité
reconnue par l’État. L’introduction de la
sujétion psychologique pose la question
de savoir ce qu’est la liberté d’un sujet :
un sujet « libre » est celui qui a les
bonnes soumissions, soumissions
reconnues par l’État, du point de vue de
celui pour lequel l’État est légitime.
Pour un autre point de vue, qui
considère que l’État prive de liberté,
l’être libre est celui sans État. (2009,
p. 180, souligné par moi).
C’est sous l’effet du christianisme et de critiques
théologiques chrétiennes que le phénomène
sociologique antique des hérésies (αἵρεσις,
hairésis)7, au sens d’écoles de pensée, de ligne
de conduite, se transforma peu à peu en un
phénomène, que nous qualifions de latino-
chrétien :les sectes (sectae) au sens de
séparation d’avec la chrétienté, d’avec la juste
soumission à la volonté de Dieu ou à l’ordre
dominant, au sens donc de mauvais régimes de
sujétion. Ainsi, de même que le souci de la
vérité des croyances religieuses ne se posa qu’à
partir du christianisme, l’idée péjorative de secte
comme soumission inconvenante n’est pensable
qu’avec le triomphe du christianisme dans
l’Empire romain et nous affirmons que l’usage
contemporain et laïque de la notion de secte (qui
habite les idées de manipulation mentale, de
sujétion psychologique, d’emprise psychique…)
demeure un usage latino-chrétien et donc
7 Le terme grec d’hérésie dérive du verbe actif αιρω [hairô]
saisir », « appréhender ») dont la voie moyenne est αιρουμαι
[hairoûmai] « choisir ». (Le grec ancien connaissait trois
diathèses :l’actif, le passif et le moyen ce dernier indiquant que
l’agent accomplit l’action dans son intérêt).
International Journal of Cultic Studies Vol. 6, 2015 65
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