langagier » et non tacite en cette promesse et que
chaque être parlant a faire dans la mesure
il parle. On lira le travail érudit de Legendre
(2009) qui précise les soubassements
architecturaux de nos institutions appuyées à la
fois au Canon chrétien et au juridisme romain.
En introduisant cette idée d’une confiance
implicite dans la culture, je situe le
questionnement sur la croyance à un niveau
infra-psychologique. Le phénomène psychique
de croyance, quelle que soit la théorie que l’on
en fait (psychanalytique, phénoménologique,
philosophique, cognitive, théologique, etc.),
manifeste sa grammaire sur le fond constitutif et
premier du rapport au langage et à la culture
qu’entretiennent les êtres parlants.
Une brève parenthèse :comment les choses se
disent-elles dans les langues sémitiques ?En
hébreu, תד [dat] est un emprunt au persan data
(donc à l’indo-européen) et renvoie à l’idée de
don. En arabe, le terme ﻦﯾْ [dyn], habituellement
(et peut-être un peu rapidement) traduit par
« religion » ou « foi » ne diffère que d’une
voyelle brève (diphtongaison qui appartient donc
davantage à l’oral qu’à l’écrit) du terme ﻦﯾَ
[dayn] qui se rattache à l’idée de sécurité, de
sûreté, d’assurance, mais aussi de dette ou de
créance1. En hongrois (une langue qui n’est
certainement pas indo-européenne et pour
laquelle je me suis pris d’affection), religion se
dit vallás. Ce mot s’enracinerait
étymologiquement dans le hongrois antique
(ősmagyar) val, « témoigner » qui dériverait
lui-même du dravidien vala, dire, affirmer, faire
une déposition. Alors, chez les Hongrois, l’idée
de religion s’est attachée intimement à l’acte de
dire et de parler, soit au niveau des opérations
symboliques verbales sur lesquelles reposent les
institutions et desquelles procède le travail de la
culture. (En revanche, le mot szekta, secte, est de
toute évidence emprunté au latin.) Il est souvent
pratique d’aller voir comment les choses se
disent dans des univers culturels très éloignés
(Grèce antique, Japon, monde arabo-musulman,
les Hongrois…) pour faire apparaître combien
1 En fait, la polysémie de ﻦﯾْ simplement dans ses occurrences
coraniques est déjà très riche. On lira avec intérêt Mohammad Ali
Amir-Moezzi (dans Legendre, 2013).
les choses ne vont souvent de soi que pour peu
qu’on ne fasse pas l’effort de sortir de notre
cadre culturel.
Derrida a donc tout à fait raison de nous faire
remarquer que lorsque nous parlons de religion
(et a fortiori lorsque nous parlons de sectes),
nous parlons latino-chrétien. Et cela, comme j’ai
pu le remarquer lors de congrès internationaux
(ceux de l’ICSA notamment) que le signifiant
« sectes » réunissait (!),que nous parlions en
français, en espagnol (religión y sectas), en
italien (religione e sette), en anglais (religion
and cults) ou en allemand (Religion und Sekten)
mais aussi bien dans la plupart des langues du
monde le christianisme s’est mondialisé.
Au vu de l’absence d’un terme commun aux
Indo-européens pour dire le religieux, on
comprend mieux pourquoi toute tentative de
parler de « la religion des anciens » est une
façon biaisée de situer l’expérience cultuelle
antique, une façon anachronique et latino-
chrétienne, et par déformante, de
rétrospectivement rendre compte des sociétés
antiques. Pour les mêmes raisons, on voit aussi
combien il nous est difficile de comprendre les
« religions orientales » et toute expérience
cultuelle exotique dans la mesure en parler en
termes de religion, c’est encore appliquer le
prisme déformant de notre ethnocentrisme
conceptuel et cultuel. Les cultures orientales font
clairement apparaître qu’elles ne sont pas
« religieuses », mais qu’elles n’en sont pas pour
autant incultes. Le néologisme chinois de zōng
jiào (traduction-importation tardive du japonais
au XXe siècle pour rendre l’idée latino-
chrétienne de religion) signifiant littéralement
les enseignements quant aux ancêtres, ou encore
la notion antique de dharma dans les
hindouismes, posent logiquement les impasses
de traduction de l’idée occidentale de religion.
C’est peut-être dans cette intraductibilité et les
voyages d’une langue à l’autre (c’est-à-dire les
transferts de signifiants) que puisent les
fascinations et sidérations devant les cultes de
l’étranger. Et à proprement parler, la secte est
toujours le culte de l’autre. Les formations
religieuses de compromis issues de ces transferts
sont toujours un peu déroutantes (bouddhisme,
zen ou chamanisme occidentalisés ou « latino-
christianisés », cf. Liogier, 2004). Zōng jiào ou
62 International Journal of Cultic Studies Vol. 6, 2015
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