« Religion » et « secte », deux concepts latino-chrétiens
Arthur Mary
Résumé
Nous abordons philologiquement le parcours
des idées de religion et de secte de l’Antiquité
jusqu’à nos jours. Il apparaîtra que c’est sous
l’effet de la christianisation de l’Empire romain
que ces deux notions se sont configurées de la
façon dont nous les utilisons à présent, fût-ce
dans une perspective scientifique.
Particulièrement, nous verrons que l’idée de
religion telle que nous la connaissons n’existe à
proprement parler que dans le champ culturel
latino-chrétien de même que l’idée de secte (et
l’usage du concept) est à rapporter aussi bien à
l’idée latine de séparation (sexus, sectus) qu’au
procès en hérésie tel que le christianisme le rend
possible. Nous montrerons ainsi comment nos
catégories contemporaines de religion, de secte,
de croyance, de vérité, de manipulation mentale,
sont profondément marquées par une
détermination culturelle que les études sur le
sectarisme gagneraient à prendre en compte.
Mots-clés :secte, religion, Empire romain,
christianisme, manipulation mentale
Les différents champs de la recherche sur le
sectarisme se soumettent comme elles peuvent à
ce que l’on prend souvent pour une garantie
suffisante et nécessaire de scientificité :
l’objectivité. Or, tant le sociologue que
l’anthropologue le savent, en matière de faits
sociaux et culturels, cette objectivité est bien
illusoire (Devereux, 1970 Barker, 1995), sinon
impossible. Nous tirerons de travaux
d’historiens, philosophes et philologues des
indications sur les rémanences historico-
culturelles qui configurent nos façons de parler
et d’étudier sectes et religions ce que nous
nommerions volontiers avec Pierre Legendre
(2001) des sédimentations culturelles. Après
nous être étonné avec Émile Benveniste (1969)
de l’absence de terme indo-européen pour dire le
religieux, notre étude procédera en deux étapes :
1°) nous verrons d’abord en quoi nos
conceptions, y compris (et surtout) celles que
nous tenons pour les plus objectives, du fait
religieux sont des conceptions qui se sont
forgées dans le christianisme tel qu’il se
propagea dans l’Empire romain 2°) nous
dégagerons la notion de secte, corrélative de
celle de religion, de son apparente neutralité
épistémique afin de mesurer la (sur-)
détermination par la culture dans toute recherche
(sociologique, anthropologique, psychologique,
neurocognitive, etc.) sur le sectarisme
contemporain. À l’issue de cette enquête, il
faudra se demander si des concepts comme
« croyance » (dans son articulation avec le
concept théologique de foi et donc de
confiance), « vérité » (dans sa confusion avec
l’exactitude du calcul mathématique lequel
opère tacitement l’extension d’une pensée latine
et chrétienne, c’est-à-dire relative) ou encore
« manipulation mentale » (dans ses échos avec
la direction de conscience ou la possession
démoniaque), etc. ne sont pas employés par les
communautés de chercheurs avec un manque de
recul dommageable. Dit autrement, le chercheur
en psychopathologie clinique que je suis a eu
grand intérêt à profiter des bénéfices qu’une
perspective sociohistorique avait à lui apporter.
Multiplier les perspectives, en regardant
comment les choses se passaient autrefois ou
comment elles se passent ailleurs, permet de
faire apparaître que beaucoup de ce que l’on
tient pour allant de soi (voire universel) est
relatif à un système langagier, social et culturel.
Je gage que mes collègues psychologues,
psychiatres, psychothérapeutes, travailleurs
sociaux, dont la pratique se déroule au plus près
du fait sectaire, trouveront eux aussi intérêt à ces
déplacements de perspectives, tant sur ce qu’ils
observent, que sur ce qu’ils font.
1. L’idée de religion est une idée
chrétienne
Lorsqu’en 1978, Michel Foucault (2004) donnait
au Collège de France ses leçons sur la
« gouvernementalité », il mettait en série un
certain nombre de séquences de l’Histoire de
l’Occident. Il situait ainsi autour des XVIe-XVIIe
60 International Journal of Cultic Studies Vol. 6, 2015
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